Plan blanc élargi

                Etre étudiante infirmière c’est génial. Les études sont hyper intéressantes, le côté humain très prometteur, le salaire … non ne parlons pas du salaire, inutile de se faire du mal.

Ces études m’ont permis un autre truc de dingue : jouer les victimes sur un exercice de plan blanc élargi. Remettons les choses dans leur contexte : un plan blanc élargi, c’est lorsqu’il y a une catastrophe (d’origine naturelle ou non : séisme, attentat, explosion d’une usine ou autre) qui provoque tellement de victimes qu’un grand mouvement s’enclenche pour sauver le plus de personnes, mobiliser un maximum de pompiers, secouristes, infirmiers, médecins, hôpitaux, services et lits pour accueillir et prendre soin de tout le monde. A d’autres niveaux, on trouve aussi la police, la gendarmerie, l’armée, l’éducation nationale (si une école est concernée), l’ARS (Agence Régionale de Santé), la préfecture et tout le toutim.

Bref, ça fait du monde.

Mais revenons à moi … disons, à l’échelle qui nous intéresse ici : la prise en charge des victimes de catastrophe. Première impression : c’est cool, il y a de beaux pompiers qui me chouchoutent !

Ah non. Qui me saucissonnent à une planche, m’immobilisent, me mettent un masque à oxygène, me disent « rassurez-vous madame, tout va bien se passer ». Ah ? Bon.

Et ces questions qui fusent de partout : « monsieur, si vous m’entendez, serrez moi les mains, ouvrez les yeux » … « Il est inconscient. » « Il est conscient ! » « Quel jour sommes-nous et où nous trouvons nous ? » « Ah non, on est pas en 1905. Il est désorienté dans le temps ! » « Hémorragie ! Passez-moi un CHU (= coussin hémostatique d’urgence =espèce de grosse éponge maintenue par un bandage que l’on applique avec force sur une blessure pour stopper un épanchement de sang trop important). Bref, vous l’aurez compris, il y a du mouvement, du bruit.

Hormis le fun de rentrer dans le rôle d’une victime traumatisée, blessée et d’être la co-star d’un scénario post apocalyptique, on apprend beaucoup. C’est un exercice et tout le monde s’investit pour jouer le jeu et se préparer au mieux au cas où cela arriverait réellement.

Comme nous ne sommes pas de vrais mourants, nous ouvrons grands les yeux et les oreilles pour voir et entendre un maximum. De nombreux points de vue sont ressortis en discutant avec mes collègues de l’école, certains que je partage, d’autres sur lesquels j’étais moins d’accord. En même temps, secouriste moi-même, il y a des choses que je comprenais différemment ou que j’acceptais plus facilement grâce à mon expérience.

Nous étions en plein cagnard au milieu des cuves de produits chimiques. La situation n’était déjà pas hyper confortable. Répartis en petits groupes de 10, 15 et 25 environ, nous attendions.

Peu après que l’exercice ait été lancé, mon groupe a vu arriver un pompier. Un … Il allait d’une victime à une autre. Se renseignait sur nos états respectifs, rassemblait à l’ombre ceux qui pouvaient se déplacer, mettait en position latérale de sécurité (PLS) ceux qui étaient inconscients.

Un camion est passé, des pompiers en sont descendus. On s’est dit « Chouette ! Des renforts ? ». Ils ont posé des panneaux pour délimiter la zone du sinistre … et sont repartis. Notre unique pompier a continué son job comme il pouvait.

Enfin, nous avons vu arriver du monde. De un, nous sommes passés à une ruche de pompiers. Ça allait, ça venait. Enfin !

Pour certains d’entre nous, nous étions dans un coin, à regarder ce qui se passait sans sembler avoir beaucoup d’intérêt pour les secours. Ceux-ci s’occupaient en effet de cas plus graves.

On nous a « étiquetés » :

  • noir pour les décédés (ça tombe bien, il n’y en avait pas, ça n’était pas le but ici)
  • rouge pour les urgences absolues (UA) (ceux qui se vidaient de leur sang, avaient des traumatismes crâniens et/ou rachidiens – à la colonne vertébrale – …)
  • jaune pour les urgences relatives (UR) (fractures, difficultés respiratoires, …)
  • et vert pour les impliqués (non blessés mais présents et choqués par les événements).

En même temps, on nous apportait les premiers soins, on nous rassurait, on nous bilantait (nom, prénom, date de naissance, plaintes, constantes, etc) et on commençait à nous rassembler tous (les 50 victimes) au même endroit avant de nous évacuer au poste médical avancé (PMA) où le SAMU nous attendait pour nous trier et nous envoyer (virtuellement) dans différents établissements hospitaliers où nous aurions reçu les soins complémentaires. Pour nous, l’exercice s’arrêtait à ce moment-là.

                J’ai apprécié le professionnalisme de certains pompiers. Ils étaient rigoureux dans leurs actes et, avec la distance nécessaire à la prise de recul pour gérer l’événement, réussissaient à capter l’attention et à rassurer.

Dans ce même registre, j’ai pas mal admiré ceux qui prenaient en charge les victimes conscientes : les mettre à l’ombre, les rassembler pour faciliter notre surveillance, avoir des paroles rassurantes (en gros, nous parler et non simplement gérer nos blessures sans prendre en compte l’aspect humain), occuper les personnes valides pour qu’elles se sentent utiles (les verts).

Sur ce dernier point, je vais m’étendre un peu : en effet, parmi les personnes dites « impliquées », il existe celles qui, en état de choc complet, ne parlent plus, ne bougent plus, restent prostrées.

Il y a aussi celles qui, choquées, déambulent dans tous les sens, touchent les victimes plus graves, interpellent les secours et sollicitent leur attention. Celles-là sont les plus « ennuyantes ». J’entends par là qu’elles ne facilitent pas le travail de secours auprès des blessés et l’un des meilleurs moyens de les canaliser avec délicatesse est de demander leur aide pour des choses moindres : soutenir une autre victime, en rassurer une autre …

Ce jour-là, les pompiers ont su les gérer avec calme. J’admire ! Lors des exercices que j’ai pu moi-même faire, je me rappelle que c’était une des choses que j’avais le plus de mal à prendre en compte.

                Bref, malgré le temps de mise en place qui était un peu long, je me suis sentie globalement rassurée.

                Mais il n’en a pas été de même pour tout le monde. Un autre groupe a estimé leur temps de prise en charge beaucoup trop long : arrivée tardive des secours, victimes graves laissées trop longtemps au soleil, mauvaise priorisation des victimes …

Je pense en effet, comme je l’ai déjà dit, que le temps de mise en route des pompiers a été un peu long.

Mais pour ce genre d’événements, les secours sont envoyés d’abord au compte-gouttes. Les premiers viennent faire un « bilan circonstanciel » : combien de victimes, quelle ampleur des dégâts, quelle gravité des blessures … Sur ce premier constat, le nombre adéquat de renfort sera envoyé. D’où un premier temps de mise en place assez long. Il est en effet inutile d’envoyer tout de suite trop de secours sur un lieu potentiellement dangereux pour eux-mêmes : un pompier mort ou blessé augmente le nombre de victimes et n’en sauve pas plus. Ce premier regard permet d’adapter la réponse humaine et matérielle à l’ampleur de la catastrophe.

D’autre part, oui, certaines victimes graves sont moins prises en charge, moins vite que d’autres plus légèrement atteintes. En effet, elles requerront énormément d’énergie, de matériel, de personnes autour d’elles. Le temps de s’occuper de l’une d’entre elles, huit autres victimes pourraient voir leur état s’aggraver, ou décéder. Pour qu’au final, la première meurt aussi quelques heures plus tard de ses blessures malgré tout le travail des secours.

On préférera donc en sauver huit dont l’état est alarmant mais plus susceptible de s’améliorer et perdre la plus grave que l’inverse.

C’est dur à entendre, dur à voir, dur à accepter. Les secours sont dans le même état d’esprit que vous mais sont tenus de faire au mieux.

Enfin, un dernier détail est remonté qui a aussi suscité mes interrogations : l’attitude des pompiers. J’ai dit qu’ils étaient top à ce niveau. Mais pour certains, ça n’a pas été le cas : remarques désobligeantes sur l’état des victimes, cynisme, désinvolture … Le feraient-ils vraiment auprès de victimes réelles ?

Je pense que non. J’espère que non. L’état de stress associé à l’exercice a probablement fait que ces personnes ont évacué le premier dans le contexte du deuxième.

                Mais bon, rappelons que ceci était un EXERCICE, prévu pour cerner les difficultés et faiblesses du système afin de cibler les améliorations nécessaires et de savoir quelles actions mettre en place pour perfectionner l’organisation de la région.

Quelle chance finalement que de telles mises en scène soient organisées ! C’est plutôt rassurant de savoir que l’Etat se soucie de tout cela.

Par ailleurs, à la fin de la journée, j’ai été l’une des deux chanceuses de mon école à aller à la préfecture de Grenoble pour assister au Retex à chaud (retour d’expérience).

Étaient présents chacun des représentants des acteurs de cette journée (cf premier paragraphe de cet article). La réunion était surtout axée sur l’organisation, la communication en amont des actions de terrain. Il y avait eu en effet quatre scénarios dont celui pour lequel nous, étudiants, jouions les victimes, et pour chacun de ceux-ci il a fallu déployer des moyens phénoménaux pour permettre la fluidité du travail des intervenants.

Les secours ont dû faire la même chose de leur côté, une telle réunion pour évaluer la façon dont ils se sont occupés de nous sur la plateforme chimique. Mon seul regret est de ne pas y avoir assisté : j’aurais aimé connaître leurs impressions, leurs avis sur leur travail au regard de tout ce dont j’ai parlé plus haut.

                Mais ne nous plaignons pas : j’ai vécu une journée enrichissante et extrêmement formatrice. J’espère que cet article aura permis de vous rassurer quant à notre sécurité à tous.

Quant à moi, je retourne à mes cours ! Peut-être qu’un jour, je ferais partie de ces équipes pour vous porter secours si jamais un jour vous en avez besoin …

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